La puissance de calcul vient officiellement d'entrer en cotation. Pendant que l'or boude et que le pétrole rumine sur son banc, les salles de marché s'arrachent des cartes graphiques comme on s'arrachait jadis des tulipes. Bienvenue dans l'économie où le kilowatt se met à penser.
En mai, on coinçait un tanker dans un détroit. En juin, on a fait plus fort : on a posé une carte graphique sur un piédestal. Officiellement, la puissance de calcul — oui, l'électricité qui réfléchit — vient d'entrer en cotation. Le CME et l'ICE, les deux temples de la matière première, se sont mis à coter le GPU comme ils cotent le baril et le boisseau de blé. Pendant ce temps, l'or digère son record raté et le pétrole fait toujours la tête à Ormuz. Servez-vous un café — de préférence avant qu'on le cote aussi.
Le silicium monte sur le podium, l'or et le baril attendent leur tour — illustration Coliseus
Nouveauté · Matière première numérique
La puissance de calcul entre au tableau
Pendant des années, on achetait du calcul comme un abonnement à la salle de sport : un forfait cloud, une facture mensuelle, et basta. Depuis ce printemps, c'est devenu une matière première qui se cote. Le CME Group, associé à Silicon Data, a annoncé le 12 mai le lancement du premier marché à terme sur la puissance de calcul. Une semaine plus tard, l'ICE (le propriétaire du New York Stock Exchange) dégainait le sien avec Ornn, indexé sur l'Ornn Compute Price Index. Traduction : le GPU a désormais son cours, comme le Brent a le sien.
+38 %
Prix de location d'un H100 sur un an, d'octobre 2025 à mars 2026
Pourquoi maintenant ? Parce que ça manque. Le H100, la carte fétiche de Nvidia qui fait tourner l'IA, a vu son prix de location sur un an bondir de 1,70 $ à 2,35 $ de l'heure entre octobre et mars — soit +38 % en cinq mois. Et au comptant, la même carte se loue entre 0,34 $ et près de 15 $ de l'heure selon le fournisseur. Un écart de un à quarante pour un produit strictement identique : de quoi faire saliver n'importe quel trader de pétrole.
Larry Fink, le patron de BlackRock, l'a dit sans rire : la prochaine classe d'actifs, ce sera d'acheter des contrats à terme sur le calcul. Après l'or noir et l'or jaune, voici donc l'or de silicium — qu'on ne peut même pas toucher, qui se déprécie, et qui a besoin de climatisation pour ne pas fondre. On a financiarisé le sable. D'abord le pétrole, puis le silicium.
Métaux précieux · Gueule de bois
L'or : la star qui a raté sa sortie
Souvenez-vous : en janvier, l'or touchait 5 600 $ l'once et tout le monde le sacrait roi du siècle. Depuis, il a reculé d'environ 12 % et traîne autour de 5 100 $. Le marathonien dont on vantait l'endurance le mois dernier est désormais assis sur le banc — littéralement, dans notre dessin — à regarder le projecteur braqué sur la puce à ventilateurs.
Cela dit, le décor reste à son avantage : les banques centrales achètent toujours comme des goinfres, les dettes publiques gonflent, et le monde demeure agréablement cabossé. L'or n'a jamais eu besoin de bonnes nouvelles pour briller — juste d'un peu de chaos. Le seul souci, c'est que cette fois, le chaos a trouvé plus tendance que lui.
Le comble
Les machines qui minaient le Bitcoin valent désormais plus cher que le Bitcoin qu'elles minaient.
Le chiffre qui résume tout
0,34 $ à 15 $ de l'heure pour louer exactement la même carte graphique. Un écart de un à quarante : imaginez un baril de pétrole à 1 € à une pompe et à 40 € à la suivante. C'est précisément ce désordre qui a donné naissance au « Brent du GPU ».
Énergie · Toujours Ormuz
Pétrole : le bouchon d'Ormuz n'a pas fondu
Un mois plus tard, le tanker du dernier bulletin n'a pas vraiment bougé. Le détroit d'Ormuz reste sous tension, le dossier iranien mijote à feu doux, et le brut campe sur des niveaux élevés. Le Murban, la référence du Golfe, a franchi les 100 $, pendant que le Brent navigue plus bas, vers les 64 $ : l'écart entre les deux raconte à lui seul toute la géopolitique du moment.
Bref, le pétrole n'est pas en panique, mais il refuse de redescendre. Sur notre banc des actifs vexés, il fait grise mine à côté du lingot — deux anciennes vedettes qui se demandent depuis quand un composant électronique passe avant elles. Et tant qu'il reste cher, il continue d'entretenir les braises de l'inflation. Ce qui nous amène, justement, à la personne dont c'est désormais le problème.
Location H100 (1 an)
2,35 $/h
+38 % en 5 mois
Or (once)
5 100 $
−12 % depuis janvier
Pétrole (Murban)
100 $+
Ormuz sous tension
Taux Fed
3,50-3,75
Inchangé, 3ᵉ fois
Crypto · Corrélation
Bitcoin : le rebelle devenu action tech
Le Bitcoin se rêvait électron libre, décorrélé de tout, l'or numérique des temps modernes. En 2026, il bouge surtout comme une valeur du Nasdaq : lors des derniers pics du pétrole, sa corrélation avec l'indice tech a frôlé les 85 %. Et le bilan piquera la fierté des fidèles : sur 2025, l'or a pris +65 % quand le Bitcoin perdait 6 %. Le rebelle qui promettait d'être corrélé à rien est désormais corrélé à tout.
Pire : il a maintenant un nouveau rival sur le terrain du « grand récit de l'avenir ». Le calcul lui-même. Là où l'on misait hier sur la cryptomonnaie pour incarner la rupture, on mise aujourd'hui sur les cartes qui font tourner l'IA. Et comme le souligne notre encart vexant, ces cartes valent désormais plus cher que les jetons qu'elles servaient à miner. La roue tourne — et elle tourne sur un GPU.
Banque centrale · Nouveau capitaine
Warsh aux commandes, et déjà un dilemme
Le mois dernier, on annonçait son arrivée ; c'est désormais officiel. Kevin Warsh a été confirmé le 13 mai (par 54 voix contre 45) à la tête de la Fed, et tiendra sa toute première réunion les 16 et 17 juin — avec, en prime, la publication du fameux « dot plot », ce nuage de points où chaque banquier central avoue tout bas où il voit les taux. Lesquels campent pour l'instant à 3,50-3,75 %, inchangés pour la troisième fois consécutive.
L'ironie est savoureuse. Nommé en partie pour baisser les taux, Warsh débarque avec un pétrole au-dessus de 100 $ et une inflation qui repart. Autrement dit, l'homme engagé pour ouvrir le robinet découvre que le robinet est grippé — et qu'il devra peut-être, au contraire, le resserrer. Le dollar, lui, reste ferme. Et quand le dollar bombe le torse, l'or et le Bitcoin transpirent. Sur le banc, ça commence à faire du monde.
Ce qu'on surveille
16-17 juin
FOMC, premier round de Kevin Warsh — Décision de taux et « dot plot ». Le marché ne guettera pas tant la décision que le ton du nouveau patron. Premier vrai test de crédibilité.
Été 2026
Lancement des futures sur le calcul — CME/Silicon Data et ICE/Ornn, sous réserve du feu vert réglementaire. La naissance officielle d'une matière première qui n'existe pas physiquement.
Mi-juin
Inflation américaine (CPI) — Le juge de paix de Warsh. Si le pétrole cher se lit déjà dans les chiffres, l'option « baisse de taux » s'éloigne encore d'un cran.
En continu
Trafic des tankers à Ormuz — Toujours le baromètre n°1 du pétrole. Un dégel ferait respirer le baril ; un blocage prolongé, l'inverse.
On a financiarisé le sable. D'abord le pétrole, puis le silicium. Il ne reste plus qu'à coter le bon sens — mais on nous signale qu'il est en rupture de stock.
— Adage de salle de marché, version 2026
Le saviez-vous ?
Coter le calcul, ce n'est pas si simple : un GPU ne se stocke pas dans une cuve et ne se livre pas en camion-citerne. Ce qui se cote, c'est l'heure de location — comme on cote une heure d'électricité. Silicon Data publie depuis peu le premier indice quotidien des tarifs de GPU à la demande, le « cours du jour » de la puce. Une matière première qu'on ne peut ni toucher, ni entreposer, ni transporter : la première de l'histoire qui n'existe que tant qu'on la branche.
Ce bulletin est publié à titre informatif uniquement et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d'achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Bilan du mois. La puissance de calcul est devenue une matière première qui se cote, l'or fait la moue, le pétrole rumine à Ormuz, le Bitcoin s'est mué en valeur technologique, et Kevin Warsh hérite d'un robinet grippé. Juin restera le mois où les marchés se sont mis à compter en teraflops. Nous, on se contente de raconter — et de constater que le banc des anciennes vedettes commence à manquer de place.
Bonne lecture et bon mois de juin,
L'équipe Coliseus
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